Avertir le modérateur

samedi, 03 avril 2010

La mémoire en plaques

Ci-dessous une chronique parue dans le Monde signée Nancy Huston. Je ne partage bien sûr pas l'ensemble des critiques - humorisitiques - de l'auteur sur la commémoration de la mémoire car je pense justement que l'apposition des plaques, au-delà de l'hommage rendu aux héros ou victimes est un outil d'éducation citoyenne qui permet aux habitants d'un quartier, d'une ville, aux flaneurs et même aux étrangers de s'approprier leur histoire ou un pan d'histoire de l'Humanité au fil des rues. Le questionnement même de la romancière prouve leur utilité. Et il est vrai que l'apposition de telle ou telle plaque est un geste politique que nous devons assumer. D'ailleurs, indiquons à l'auteur que si la Seine ne s'appelle pas "Fleuve du 17 octobre 1961", il existe une place du 8 février 1962 (suite à un voeu de mon collègue PRG du 11e Jean-Christophe Mikhaïloff) en mémoire des Algériens tués au métro Charonne. Tout comme le maire a inauguré dans le 12e une place du 19 mars 1962 célébrant la fin de la Guerre d'Algérie ; date contestée par la droite parisienne. Reste que cette chronique suscite avec un certain humour une réflexion et un débat intéressant sur les objectifs et les moyens de transmission de la mémoire.
Fabrice MOULIN

Inauguration de la place du 8 février 1962 par Bertrand Delanoë, maire de Paris

_________________________________________________
Chronique LE MONDE

ans L'Empire des signes, écrit après un séjour au Japon, Roland Barthes parle du soulagement qu'il y a à passer du temps dans un pays dont on ne comprend pas la langue. "La masse bruissante d'une langue inconnue, dit-il, constitue une protection délicieuse." Je l'ai senti moi aussi en découvrant récemment le Japon : quel repos de sillonner une grande ville en ne comprenant rien aux panneaux publicitaires, bavardages et bagarres dans la rue, réclames, graffitis, publicités... Chez soi, on est bombardé du matin au soir de messages, conseils, injonctions et réclames de toutes sortes ; l'on n'a d'autre choix que d'entendre ce qui est dit et de lire ce qui est écrit.
Les plaques, par exemple...

Le quartier où j'habite, l'un des plus anciens de Paris, est littéralement truffé de plaques. Si l'on part de la place de la Contrescarpe et longe la seule rue Rollin, c'est toute une leçon d'identité française que l'on peut glaner. On saluera d'abord le cher Ernest Hemingway, un de ces romanciers américains ayant choisi de s'expatrier à Paris dans les années 1920 ; "Tel était le Paris de notre jeunesse, écrit-il dans "Paris est une fête", cité sur la plaque, au temps où nous étions très pauvres et très heureux." Comme bohème romantique, on ne fait pas mieux - même si, certes, il ne suffit pas d'être pauvre pour être heureux. Quelques pas plus loin, on apprend que le philosophe René Descartes, bien qu'établi aux Pays-Bas, a vécu ici lors de ses séjours parisiens. "Me tenant, comme je le fais, un pied dans un pays et l'autre en un autre, a-t-il écrit dans une lettre, je trouve ma condition très heureuse, en ce qu'elle est libre." Voilà une phrase qui pourrait utilement être commentée dans tous les cours d'éducation civique, tous les bacs philo de France et de Navarre. Plus loin encore, une autre plaque cite le "poète et philosophe, déporté assassiné à Auschwitz" Benjamin Fondane, 1898-1944 : "Souvenez-vous seulement que j'étais innocent et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là, j'avais eu, moi aussi, un visage marqué par la colère, par la pitié et la joie, un visage d'homme tout simplement !" Ainsi, en l'espace de 200 mètres : un étranger ayant choisi de vivre en France ; un Français ayant choisi de vivre à l'étranger ; et un Français qui, jugé insuffisamment français par d'autres Français, a été violemment expulsé du pays et envoyé à la mort.

Cela fait longtemps que je montre cette instructive série de plaques à mes compagnons de flânerie dans le quartier. Depuis peu, il y a un post-scriptum : la minuscule placette au bout de la rue Rollin, qui donne sur un escalier, s'appelle désormais place Benjamin-Fondane ; pas moins de quatre plaques bleu et vert des rues de la ville de Paris nous en informent. Auschwitz, partout où l'on pose les yeux.

Certes, il faut de la mémoire. Toutes les mémoires, cela dit, n'ont pas également droit de cité dans notre cité. Une jolie petite place du Marais, quartier où j'ai vécu durant un quart de siècle, contient une plaque toute "virtuelle". L'été 1989, parmi mille autres célébrations du bicententaire de la Révolution française, se tint sur la place du marché Sainte-Catherine une réunion d'hommage aux femmes révolutionnaires. On dévoila notamment une plaque à l'honneur d'Olympe de Gouges, écrivaine et militante, décapitée pour avoir osé suggérer que les femmes aussi devaient bénéficier des droits de l'homme. Ayant scruté la plaque de près, je demandai aux organisateurs pour quelle raison elle était en plastique. Il s'agissait, m'assura-t-on, d'une plaque provisoire, en attendant la définitive. Vingt ans plus tard, j'attends encore.

La façon qu'a chaque pays de nommer et de commémorer ou, au contraire, d'oublier et d'effacer les événements marquants de son histoire en dit long sur sa capacité d'en assumer (ou non) les ombres comme les lumières. En 2003, huit ans après que de jeunes skinheads liés au Front national eussent jeté dans la Seine un jeune Marocain, qui s'y noya, Bertrand Delanoë apposait sur le pont du Carrousel une plaque à la mémoire de la victime. Mais peut-être eût-il fallu que le pont lui-même prenne le nom de Brahim Bouarram ? Peut-être que la Seine aussi devrait-elle changer de nom, pour qu'on n'oublie jamais les dizaines d'Algériens qui, s'étant joints à une manifestation pacifique en faveur de l'indépendance de leur pays, y furent jetés par des policiers français ? Il est vrai que "Fleuve du 17 octobre 1961" sonnerait moins bien dans les chansons... Oh, je plaisante .

Dans le parc municipal d'un village près de Boston, j'ai été choquée de lire, sur une plaque tout récemment gravée, l'histoire de "nos intrépides colons" ayant réussi à soumettre les "sauvages Indiens". Zéro plaque, en revanche, dans la réserve des Indiens Blackfoot près de Calgary, ma ville natale. Lors de ma visite, je fus autorisée à me recueillir sur le "site historique" de cette réserve : simple cercle de pierres blanches marquant le lieu où mourut le grand chef Crow Foot. En me pénétrant du souvenir des ancêtres des habitants de cette terre, soumis et anéantis par mes ancêtres à moi, je fus, plus encore qu'au Japon, soulagée par le silence.

A dire vrai, s'il faut à tout prix mettre des plaques... je préfère celles fixées çà et là, discrètement, par le merveilleux poète italien Tonino Guerra dans son village de Pennabilli en Emilie-Romagne. Guerra a choisi de célébrer la mémoire d'individus ordinaires, simples, qui de leur vivant ont fait preuve de générosité, de douceur ou d'humour, nourrissant les affamés, amusant les enfants...


par Nancy Huston, romancière et essayiste canadienne. Article paru dans l'édition du 04.04.10

16:18 Écrit par Fabrice Moulin dans Mémoire et Monde Combattant | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer | | |

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu